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                            Le "western kebab"
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aussi incroyable que cela paraisse, le cinéma turc populaire a produit quelques pépites cinématographiques dont une série de Westerns. Inspirés par le succès des Westerns « spaghettis », plusieurs cinéastes ont adapté ce genre avec des ingrédients locaux.

Suite au boum du western Italien, la Turquie a produit au moins une trentaine de films entre 1967 et 1975, avec une forte influence du serial et du cinéma américain. Cependant, il est difficile de retrouver des traces puisque aucun n'a été distribué en dehors de la Turquie. Dans les années 70, quelques producteurs, tel Türker Inanoglu, enrôlèrent des vedettes américaines comme Richard Harrison, ou encore le regretté Gordon Mitchell, qui firent quelques film en participation. Le succès n'étant pas au rendez-vous, les films furent distribués tardivement en Italie, maquillés en productions italiennes, avant de disparaître dans l'oubli total.

Mais revenons à Istanbul où fut conçu KÜÇÜK KOVBOY, littéralement « petit cowboy », tourné en 1973, il a pour vedette le Alain Delon local, Cüneyt Arkin, plus d'une centaine de films à son actif… qui va sauver la veuve et l'orphelin. La veuve est ici incarnée par la Française Pascale Petit, et elle a tellement aimé le film qu'il ne figure dans aucune de ses filmographies. L'orphelin est le fils du producteur, Ilker Inanoglou. Le méchant est Alan Steel, un culturiste plus connu sous le nom de Sergio Ciani et qui a été la doublure de Steve Reeves dans de nombreux péplums. Arkin reprend ici le rôle d'un chasseur de primes qui a tué un enfant par erreur et a sombré dans l'alcoolisme, devenant la risée du Saloon.

Heureusement, Ilker va le forcer a reprendre le droit chemin. Le budget étant probablement plus considérable que d'habitude, la production s'est offerte le luxe de tourner les scènes de villages en Italie à Cinecitta, mais la plupart des extérieurs sont tournés près d'Istanbul dans des grottes très populaires chez les cinéastes de série B.

Outre de nombreux films d'aventures et polars, Cüneyt Arkin sera en 1982 la vedette d'une adaptation semi-surréaliste de LA GUERRE DES ETOILES, intitulée « l'homme qui sauva le monde » (DÜNYAYT KURTARAN ADAM, rare film turc disponible en dvd) où il affronte des monstres de cartons et des robots en fer blanc. Acrobate venu du cirque, il est époustouflant dans les cascades risquées et a tourné dans un autre western: RINGO KID, KANUNSUZ KAHRAMAN (Ringo, le héros sans loi, 1967).

Véritable passerelle entre l'occident et l'orient, la Turquie a ainsi produit de nombreux westerns: BATIDA ÖLÜM VAR, une aventure des Daltons dont Lucky Luke lui-même n'a jamais su l'existence, AZRAIL'IN 5 ATLISI (1971), une version économique des 7 mercenaires, ÇEKO (1970) clin d'śil moustachu à DJANGO où l'acteur Yilmaz Köksal reprend le pancho de Clint Eastwood dans un Mexique recréé en plein désert anatolien, ou encore ZORRO, KAMCILU SÜVARI (1969) une adaptation très personnelle du célèbre cavalier masqué, ou le Zorro de service cavale au grand galop sur une mule visiblement fatiguée par l'embonpoint du cavalier masqué.

Largement inspirés par la bande-dessinée et le photo roman, ces films sont des véritables trésors d'art brut et d'ingéniosité. Ils prêtent souvent à sourire et même au fous rires ; mais, compte tenu des moyens techniques et financiers, sont aussi bons que la moyenne des programmes télévisés des années 70 avec l'audace en plus.

Malheureusement, suite à la révolution militaire du 12 septembre 1980, l'armée prend le pouvoir et le cinéma populaire turc fut stoppé net. Pour des raisons de Censure, beaucoup de ces films furent détruits et disparurent des écrans. Si on ajoute à cela la concurrence de la télévision, tout le cinéma populaire turc a disparu peu à peu remplacé par l'hémogénie de la distribution du cinéma américain. Par chance, quelques copies 35 mm ont survécues et ont été transférées en VHS par des petits distributeurs vidéos pour la communauté turque en Allemagne.

C'est donc en écumant ces vidéo-clubs que l'on pouvait retrouver quelques films à la fin des années 80, dans les banlieues de Nuremberg, Munich et Duisburg. Après voir traversés les montagnes de l'Anatolie, Ringo Kid, Çeko et tous ses amis ont enfin put parvenir aux yeux des cinéphiles de l'extrême; mais c'était sans compter sur les nouvelles lois en vigueur sur la violence admissible dans les vidéos disponibles à la location en Allemagne.

Comme en Angleterre, les films distribués en vidéo-clubs doivent passer devant un « jury de qualification » qui juge le film pour adultes ou tout public et délivre un « certificat ». En conséquence les films jugés « pour adultes », soit pour leur contenu érotique, soit pour la violence, doivent être impérativement classés dans un rayon seulement accessible aux adultes. Pour renforcer cette loi, le bureau de qualification publie régulièrement une « liste noire » qui contient tout les titres classés pour adultes. C'est ainsi que des films d'aventures turcs dont quelques westerns, créés à l'origine pour un public jeune, furent frappés du sceau de l'infamie en étant répertoriés sur cette liste noire.

La plupart des vidéo-clubs turcs, étant de petites entreprises familiales, ne respectaient pas vraiment cette nouvelle loi, soit par ignorance des titres incriminés, soit pour des raisons matérielles qui ne permettaient pas de diviser l'espace en une partie tout public et une partie pour adultes. C'est ainsi que la plupart des vidéo-clubs fermèrent ; ou frissonnaient d'angoisse quand on leur parlait de Çeko ou Tarkan (autre héros hors western du cinéma turc), en répondant « nein, nein, verboten », prenant l'audacieux amateur pour un agent en civil du bureau de qualification.

Par miracle, quelques magasins s'ouvrirent à Paris dans le quartier de Strasbourg Saint-Denis, maintenant surnommé « la petite Anatolie », dans les années 90. Ce fut la dernière chance de trouver ces Westerns ignorés de tous ; mais l'arrivée de la télévision par satellite fit fermer les vidéo-clubs. Avec eux c'est refermé la porte sur un univers bariolé: l'Ouest américain de Sergio Leone revisité par la culture orientale….

Lucas BALBO